Monseigneur Defois est président de la Commission sociale de l’épiscopat de France. 
Suite aux déclarations de plusieurs évêques au printemps dernier,
il était interpellé par des dirigeants et entrepreneurs.
Voici quelques éléments de sa réflexion.

Que se passe-t-il ? Lors du G8 à Gênes, le Vatican et la conférence épiscopale italienne ont tenu des propos très vifs sur la mondialisation appelée aussi «globalisation». Le 27 avril dernier, recevant les membres de l'académie pontificale des sciences sociales, Jean Paul II ne craignait pas de dire: «L'économie de marché semble avoir conquis virtuellement le monde entier ...les marchés en tant que mécanismes d'échanges sont devenus le moyen d'une nouvelle culture» et il soulignait «le besoin de contrôler ces développements et de s'assurer que des pratiques nouvelles respectent les valeurs humaines fondamentales et le bien commun.» Et le président de l'Action catholique italienne, faisant écho aux paroles de Jean Paul II, affirmera à son tour: «Cette globalisation sans règle est le nouveau nom du colonialisme.» Le problème devient clair: quelle économie et quelle société préparons-nous en laissant un libéralisme sans repères et un marché sans autre règle que le profit maximal s'imposer dans les échanges économiques mondiaux ?

Certes, la mondialisation est un fait économique, mais elle engendre en même temps des relations de violence et un système culturel où les références humanistes son marginalisées. Nous sommes devant une hiérarchie des valeurs où les délocalisations et les licenciements sont des outils de gestion ordinaires.

Ainsi je lis, ici ou là: «La finalité de l'entreprise, c'est de créer des richesses et non de l'emploi », ou encore: «Il faut rentabiliser les entreprises et cela passe par des délocalisations et des licenciements.» Nous sommes devant une hiérarchie des valeurs réellement matérialiste. Dans cette perspective, les délocalisations et les licenciements sont considérés comme des moyens ordinaires de gestion, le chômage est banalisé. Que devient alors «l'homme dans l'entreprise» ? Mes interlocuteurs, chefs d'entreprise, reçoivent ces questions comme des reproches personnels, voire une agression culpabilisante, certains y voient une dérive gauchiste de l'Église. 

Il me semble que l'affaire est plus grave car ils sont eux-mêmes pris dans des échanges commerciaux où, tant pour la distribution des produits que pour l'accès aux capitaux d'investissement, ils sont tributaires de pouvoirs et de pratiques qu'ils ne peuvent maîtriser. Ainsi la course aux «prix les plus bas» requise par les consommateurs contraint à délocaliser les achats ou les productions vers des régions du monde où les charges sociales sont faibles, voire inexistantes, c'est-à-dire là où les conditions de travail ressemblent parfois à ce que l'on a connu au XIX°. siècle ici. La recherche de fonds collectifs pour financer des investissements, parfois sources de nouveaux emplois, conduit à accueillir des fonds de retraite anglo-saxons et américains dont les propriétaires multiples sont exigeants en termes de forte rentabilité. Et cela pèsera un jour sur les rapports entre les générations. 

L'économie devient un problème de société et de responsabilité politique. Beaucoup de décideurs et de cadres se refusent à le voir, tenant à préserver leur compétence et leur espace propre de décision: «Vous parlez de ce que vous ne connaissez pas», nous disent-ils. Quitte à demander ensuite à l'État d'apporter les correctifs humanitaires au niveau local des populations. Par ailleurs on se plaindra du poids des impôts et des charges sociales, qui gêne l'embauche et contraint à refuser une croissance et un développement des activités de production ou de distribution. Le cercle est vicieux. 

Il ne s'agit pas de voir en la mondialisation un Mal absolu. La mondialisation est désormais un fait de notre société et de notre culture. Mais nous devons souligner les conséquences inhumaines d'un système marchand qui semble de plus en plus prendre le pas sur les responsabilités politiques et la vie démocratique. En particulier, comment ne pas être inquiet devant la marginalisation de tant de jeunes par rapport au travail et leur rejet dans une économie parallèle, celle de la drogue et de la violence ? Comment rester insensible aux drames des hommes et des femmes licenciés par milliers selon les aléas des opérations boursières de la City ou de Wall Street? 
«La foi ne peut pas laisser le chrétien indifférent face à de telles questions d'importance mondiale», rappelait Jean Paul Il en juillet dernier.

Extrait de Témoignage Chrétien, septembre2001

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