Le dialogue chrétiens/musulmans a-t-il un avenir?

Faut-il parler de face à face Occident/Islamisme?

L'après 11septembre a ébranlé tout à la fois et provoqué le dialogue avec d'autres croyants, de l'Islam. Le message de la Mission Ouvrière "gagner la vie" à été l'occasion de parler, d'échanger, d'instaurer le dialogue. Les avis sont partagés sur la possibilité d'un réel dialogue. Plusieurs amis que je connais pour avoir des sympathies avec les maghrébins sont aujourd'hui réservés. En décembre dernier, Christian Delorme doutait du travail relationnel qu'il avait pu faire dans les banlieues de Lyon. Des discours fondamentalistes  ont séparé les jeunes beurs de l'Islam familial, confiant-il au Monde.  Une jeune étudiante me confiait avoir peur des jeunes beurs qu'elle croise à la fac: leur regard est un regard d'hostilité. Des talibans on été recrutés dans les mosquées en France, en Angleterre, en Allemagne.  Pour oser encore le dialogue, -la seule voie qui ait un avenir-, encore faut-il chercher à comprendre 

Le père Bruno Chenu écrivait pour les lecteurs de La Croix l'article suivant:

Comprendre le monde musulman.

L'un des aspects .les plus positifs de l'après-l1 septembre 2001 est l'effort qui se fait pour mieux comprendre le monde musulman. Rien n'est moins simple, car ce monde -comme toute réalité humaine-est traversé de courants, de tensions, de contradictions. L'observateur occidental peut être tenté de choisir entre les "spécialistes" qui se présentent à lui, entre les interprétations qui réduisent ou accentuent la différence islamique. Sur la base de quelques lectures et discussions récentes, notamment le long article de Bernard Lewis dans le périodique américain The New Yorker du 19 novembre 2001, nous voudrions dégager quelques clés de compréhension qui paraissent à peu près solides.

1. Le Sens de la communauté musulmane, "umma"}, comme réalité mondiale est toujours très fort, au niveau du ressenti tout au moins. Les musulmans ne voient pas d'abord une nation qui peut abriter plusieurs groupes religieux, mais une religion qui est subdivisée en différentes nations. Le découpage du Proche-Orient en États a été une opération assez artificielle. Dans le même logique, l'Occident est "globalisé". 

2. La civilisation arabo-musulmane a été à la pointe de la modernité durant tout le Moyen Age, et l'Europe en a bien profité; " Sous le califat médiéva1, et encore sous les dynasties perse et turque, l'empire de l'islam a été la région du monde la plus riche, la plus puissante, la plus créatrice, la plus éclairée, et pendant la majeure partie du Moyen Age, la chrétienté était sur la défensive" (B.Lewis),Mais les choses ont basculé en 1683 avec le second siège de Vienne et la défaite des Turcs ottomans. A partir de là, les choses sont allées de mal en pis, jusqu'aux conquêtes européennes du monde musulman au début du XXé siècle. Selon le mot d'A.Meddeb, ."le monde islamique n'a cessé d'être l'inconsolé de sa destitution"

3. À l'époque moderne, le musulman va donc être l'homme du ressentiment. ll n'est plus créatif, mais réactif. Et toutes les formes de fondamenta1isme ou d'islamisme, dès le XVIIIé siècle vont se greffer sur cette psychologie pour restaurer l'âge d'or de la première communauté musulmane, le modèle mythique de la " cité vertueuse" de Médine, supposé volonté de Dieu dans l'histoire. 

4. Au regard islamique, l'Amérique est devenue progressivement le symbole d'un Occident impérialiste et dépravé, négateur des valeurs et de l'identité musulmanes. Elle mérite le titre de "grand Satan" (Khomeyni) par son alliance avec les régimes les plus corrompus, au sein même de la galaxie islamique. La mondialisation est une opération économique typiquement américaine, qui nourrit l'injustice de par le monde. Le monde musulman paie encore aujourd'hui l'échec de sa modernisation. La frustration populaire est immense, et les jeunes en sont les porte-voix.

5. La politique américaine dévoile sa véritable nature sur le dossier "Israël-Palestine":Sa partialité est évidente et insupportable:Quand le président Bush a besoin d' attirer des peuples musulmans dans sa coalition contre le terrorisme, il parle d'un État palestinien " ; mais, quand il n'a plu besoin de ce soutien, il laisse le terrain libre à Sharon. On bombarde l'Irak quand ce pays n'applique pas une résolution de l'ONU ; On protège Israël dans la même situation. 

6. Le monde musulman paie encore aujourd'hui l'échec de sa modernisation. Il a essayé, mais l'échec a été retentissant, aussi bien au niveau économique que politique. Les nationalismes n'ont pas apporté le bien-être social et la démocratie. Ils ont sombré dans la coercition et la corruption. La frustration populaire est immense, et les jeunes en sont les porte-voix. 

7. L'islam n'est pas fatalement théocratique. La notion d'État islamique est aux dires d'A. An-Na'im, "une invention des fondamentalistes, apparue dans la deuxième moitié du XXé siècle". La charia doit nécessairement composer avec les aspirations contemporaines, étant elle-même un produit historique. La question est alors la suivante est-il possible de construire une nation moderne sans reléguer automatiquement la religion à la sphère privée ? La sécularisation est-elle le destin obligé de toute l'humanité : Peut-on instaurer la justice et la moralité sans passer par le modèle occidental ? Le débat est en cours.

Bruno Chenu. La Croix, 31.12.01

dialogue à la mosquée, à Hénin Beaumont

la déclaration "Gagner la vie"

 

Post-scriptum: dialogue et face-à-face: 
On peut parler de dialogue, mais sans oublier la réciprocité. Le débat semble se bloquer actuellement sur la non-réciprocité entre les parties. Ainsi on objectera à l'impossibilité de créer des églises en terres d'Islam, ce qui n'est pas le cas des mosquées en terres au passé chrétien. On peut dénombrer un nombre croissant de chrétiens martyrisés pour leur foi, au Pakistan,  en Inde et en Indonésie sans que personne ne s'en émeuve; au Ghana, au Nigeria début janvier; en bien d'autres pays dits d'Afrique Noire sous domination islamiste. Le respect de l'autre doit-il aller jusqu'au silence et à l'écrasement de l'un pour que l'autre grandisse. Même à l'appui des paroles de Jean-Baptiste, je n'irai pas jusque là. Il faudra que les musulmans répondent de leurs actes envers les autres croyants, comme les chrétiens ont appris à répondre de leur actes devant l'histoire (cf. Jean-Paul II et les repentances). Les véritables musulmans devront se ressaisir et faire la vérité face aux gourous qui enseignent la haine, la violence et la mort en détournant les paroles du Prophète.
(06.01.02)

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