De Calais à Gênes

 "Là où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir !" (Dicton)

    Le point de vue de Mgr defois.

Printemps 2001: l'opinion française est fort sensibilisée par l'accumulation des annonces de licenciements et restructurations d'entreprises. Tout se passait comme si, au lendemain, des élections, les appétits étaient libérés, les principes de l'économie dite libérale pouvaient laisser apparaître leur voracité sans aucune contrainte humanitaire.  De nombreuses voix se sont fait entendre pour interroger ces pratiques: personnels licenciés, hommes politiques, syndicalistes, citoyens et amis des victimes. Parmi elles, des chrétiens, des évêques: en quelques semaines plusieurs se sont exprimés publiquement (lire les textes)

Juillet 2001: les affaires continuent (affaires plus sérieuses qu'entre l'Élysée et Matignon): rien que sur le Pas-de-Calais, des dizaines de dossiers de restructuration et de licenciements sont à l'étude, dont dix, rien que pour Calais. (N.B. Entre deux élections, et au cœur de l'été, c'est un moment favorable où l'opinion publique est moins consciente).  Pendant ce temps, on laisse entendre qu'à Gênes, la violence est du seul côté des petits, et la sagesse, du côté des grands.

Les récentes publications sur la gestion des sociétés mondialisées, sur la répartition des fortunes, des bénéfices et des stocks-option laisse entrevoir à qui le crime profite... car il s'agit bien aujourd'hui d'une  violence faite aux petits, à ceux qui ne sont rien dans les rouages de l'économie moderne. Il devient évident pour tout homme réfléchi que leur chômage et les maux qui s'ensuivent ne sont pas le fruit de leur responsabilité, mais les résultats d'une certaine "organisation", d'une gestion des fruits de la croissance, d'une nouvelle répartition inégalitaire des fruits de l'activité humaine. La montée et la baisse des cotations en bourse (par exemple télécom) est significative d'un désordre peu ludique: jouer au yo-yo.  Une philosophie prédomine ces pratiques, où l'homme n'est plus considéré comme un être social, mais un outil de rapport. Le libéralisme, par ses pratiques n'est qu'un matérialisme de plus. Mr Antoine Sellières entreprend donc de démontrer qu'il a des valeurs à défendre.

Gênes 2001. Des réseaux se mobilisent devant une mondialisation sans vergogne et tentent d'exprimer leurs interrogations humanitaires. Leurs questionnements peuvent être résumés en trois thèmes:  

1 - Autour de la dette des pays pauvres et de la précarisation du travail.

2 - Autour de la dégradation de l'environnement.

3 - Autour de la libéralisation du commerce mondial, aveugle et non encadrée .

Les religions chrétiennes se sont fort mobilisées autour de la première cause, "la remise de la dette", à l'occasion du jubilé 2000. On peut espérer qu'elles continueront leur action et ouvriront leurs yeux aux autres dimensions du dossier mondial de l'avenir de l'humanité.

E.H. le18 Juillet 2001

Index général

Pourquoi les catholiques interrogent-ils les phénomènes de mondialisation/globalisation?

* L'humanité est appelée à former une seule famille: "la famille des nations" (Jean-Paul II), famille de laquelle personne ne saurait être exclu: famille dans laquelle le plus faible, le plus fragile doit être soutenu.

* Le message social de l'Église catholique a toujours considéré qu'il fallait promouvoir la dignité de tout homme.

* La recherche du bien commun doit être faite sur les bases de justice et de solidarité.

Or la gestion de l'économie moderne dans l'esprit du néolibéralisme ne semble pas prendre en compte ces points de repères. 

* Le capitalisme a besoin d'être encadré par un système juridique qui mette l'économie au service de la liberté humaine intégrale. L'Église catholique s'inquiète d'un système économique sans foi ni loi, système du chacun pour soi.

* L'Église catholique se reconnaît le droit d'intervenir pour la défense de valeurs humaines et spirituelles dans l'ensemble de la sphère économique, pas seulement dans la sphère du "privé", ce à quoi beaucoup voudraient la cantonner. Le souhait de l'Église catholique est que le gagnant de la mondialisation, ce soit, tout l'homme et tous les hommes.

D'après Edmond Malincaud, conseiller économique auprès du Vatican.


        De son côté, Mgr Defois, interviewé par la revue Croire Aujourd'hui  répondait:
Je soulignerai trois raisons parmi d'autres : 

    Tout homme est créé à l'image de Dieu. Le Père de la création considère tout être humain comme son enfant. C'est ce qui fait la dignité de l'homme, cet être libre et responsable. Restituer à l'homme sa place dans la vie économique, sociale et politique devient une mission d'Église: « L'homme est la première route de l'Église », écrivait Jean-Paul II dès 1979. 

    La deuxième raison vient de l'engagement fraternel du Christ avec tout homme. Il l'a montré au cours de son parcours terrestre: attentif aux pauvres, aux exclus, aux étrangers dont il admire même la foi, il se fait le prochain de toute personne. C'est pour cela que, selon le pape Jean-Paul II, «la diffusion de la pensée sociale de l'Église fait partie de sa mission d'évangélisation, c'est une part essentielle du message chrétien...» (encyclique Centesimus annus pour le 100e anniversaire de Rerum novarum, n° 54). 

    Enfin, la famille humaine, réunie autour du Père de toutes choses, ne peut laisser l'un ou l'autre à la porte de la maison commune. Nous connaissons tous la parabole de Lazare et du riche (Luc 16, 19-31) et la parabole du bon samaritain (Luc 10,29-37). Le Christ s'oppose à toute forme d'exclusion sociale, elle ne saurait être légitimée chrétiennement.
                Croire aujourd'hui, n° 116, Juillet-Août 2001, p. 23-25


Pour continuer la réflexion,
 il faudrait, avec d'autres économistes, philosophes et penseurs chrétiens revisiter la tradition judéo-chrétienne au sujet de l'attention portée envers celui qui est démuni. Le Deutéronome et les prophètes utilise une expression précise pour le désigner:  l'orphelin, la veuve, l'étranger, c'est-à-dire celui qui ne peut se subvenir de lui-même, sur la terre où il habite. 

Une expression consacrée dans le Deutéronome et chez les prophètes: l'orphelin, la veuve, l'étranger

Le test de la fidélité à l'Alliance est le privilège accordé à  l’étranger, à la veuve, à l’orphelin. L'accueil accordé à  l’étranger, à la veuve, à l’orphelin est le signe réel qu’on accepte l’alliance avec Dieu

Une citation parmi bien d'autres: Deutéronome 24.17: 

Tu ne biaiseras pas avec le droit d'un émigré ou d'un orphelin.
 Tu ne prendras pas en gage le vêtement d'une veuve. 

On peut, aussi lire l'apostrophe faite par le prophète Isaïe au début du livre, ch. 1, v.16-23:

Lavez-vous, purifiez-vous. Ôtez de ma vue vos actions mauvaises, cessez de faire le mal. 

Apprenez à faire le bien, recherchez la justice, mettez au pas l'exacteur, faites droit à l'orphelin, prenez la défense de la veuve. Venez et discutons, dit le Seigneur. Si vos péchés sont comme l'écarlate, ils deviendront blancs comme la neige. S'ils sont rouges comme le vermillon, ils deviendront comme de la laine. Comment est-elle devenue une prostituée, Jérusalem, la cité fidèle, remplie de justice, refuge du droit et maintenant refuge des assassins? Ton argent est devenu de l'écume, ton meilleur vin est coupé d'eau. Tes chefs sont des rebelles, complices des voleurs. Tous, ils aiment les présents, ils courent après les gratifications. Ils ne rendent pas justice à l'orphelin et la cause de la veuve n'arrive pas jusqu'à eux.

Un regard convergent est apporté par Bernard Perret dans la conclusion de son intervention au forum sur le travail, à Saint-Omer: 

"La civilisation juive et, à sa suite, le christianisme ont provoqué à regarder l'histoire du côté des victimes. Si l'on tourne son regard vers Jésus-Christ, sa parole, sa présence au monde, on aboutit à un nouveau regard sur l'homme. Les chrétiens ont aujourd'hui un devoir de présence à la société, en maintenant ce regard sur l'homme, son rapport au travail. 

 

En forme de conclusion provisoire: 

Les disciples de Jésus-Christ sont héritiers d'une tradition plurimillénaire, et ils trahiraient leur baptême s'ils se taisaient sur cette partie de leur héritage. Jean-Paul II parle de structures de péché qui sont l"oeuvre des hommes (dans 'la question sociale', Sollicitudo rei socialis). Relire aussi Centisimus annus, de juin 1991). Il ne suffit pas de donner en assistance à ceux qui étouffent quelques bulles d'oxygène . Il est urgent d'inventer des règles du jeu économique qui desserrent le garrot qui prend à la gorge les pays pauvres et les pauvres des pays riches. De ce point de vue, de l'aveu même des participants,  rien n'a été avancé jusqu'a présent lors des différents colloques: que ce soit FMI, Organisation mondiale du commerce (OMC), G7, G8, Davos ou autres manifestations internationales. L'expression "pour un nouvel ordre économique mondial" est appelée à prendre corps au service d'un monde plus humain et solidaire.

Les paroles de Jean-Paul II au président américain Bush le 23 juillet ne pouvaient que rappeler le regard que portent les disciples du Christ à l'égard de ceux qui ne comptent pour rien dans les règles du jeu économique.


Message de Jean-Paul II aux membres du Sommet G-8 de Gênes (Italie, 20-22 juillet), a été rendu public le 23 juillet 2001. Il a été adressé le 19juillet 2001 par le Cardinal Angelo Sodano, Secrétaire d'Etat, à M.Silvio Berlusconi, Président du Conseil des ministres italien, avec prière d'en faire part aux autres chefs d'état et de gouvernement :

"Au moment où, comme responsables des huit pays les plus développés du monde, vous vous apprêtez à réfléchir aux problèmes les plus importants de la vie internationale, je désire vous assurer de ma proximité spirituelle.
En même temps, je forme le vœu que, durant ces jours d'intense travail, aucune personne ni aucun pays ne soit exclu de vos préoccupations. Sans vous laisser écraser par le poids des questions particulières, je suis sûr que vous aurez à cœur de promouvoir une culture de la solidarité permettant de trouver des solutions concrètes aux nombreux problèmes qui angoissent nos frères dans leur existence et dans leurs rapports avec les autres: la paix, la pauvreté, la santé et l'environnement. Souhaitant de tout cœur la réussite de votre rencontre, j'invoque sur vous la bénédiction de Dieu Tout-Puissant.

Qui l'eut crû.... ?
                   ..... ?  .... ?

Nos "amis" transalpins (les citoyens italiens du premier quotidien italien, le Corriere della sera) accusent le pape Jean-Paul II de connivence avec le marxisme. Ils contestent le rôle de l'Église et le soutien du pape aux anti mondialistes lors du G_8 à Gênes. Ils estiment déplacées ses questions sur l'exercice du pouvoir économique mondial. Ils reprochent à Jean-Paul II d'avoir encouragé les jeunes catholiques dans le combat pour "faire entendre le cri des peuples les plus pauvres de la terre".

Accuser le pape de connivence avec le marxisme en écrivant :"la dernière tentation du monde catholique : Marx rentre dans l'Église" pourrait faire sourire! On se souvient sans doute de l'accusation portée par le primat des Gaules il y a quelques années, contre l'Action Catholique, l' accusant d'être de connivence avec les communistes. Étrange destin que l'évolution de l'Église en quelques décennies: l'Église serait-elle aujourd'hui le dernier rempart des pauvres face aux citadelles financières? Serait-il donc aussi subversif, ce texte de l'évangéliste Luc, rappelant qu'aux origines, les premiers chrétiens vendaient leurs propriétés et leurs biens et en partageaient le prix entre tous, selon les besoins de chacun....?  (24 Août 2001)


1991-2001: Dixième anniversaire de l'encyclique sur la question sociale.

 Jean-Paul II publiait en mai 1991 sa troisième encyclique sociale (Sollicitudo rei socialis), dans laquelle il réaffirme avec force l'engagement de l'Église catholique dans le monde, au service d'un développement intégral de l'homme. Diversement accueillie, parfois très critiquée dans certains milieux d'affaires, cette lettre n'en reste pas moins un élément de base pour une réflexion à partir de la pensée sociale de l'Église. La Vie catholique, titrait en une: "Jean-Paul II: non au capitalisme sauvage. De son côté, Témoignage Chrétien titrait: "Après Léon XIII, Jean-Paul II contre le libéralisme". Parmi les idées neuves qu'il apportait à la réflexion en éthique chrétienne: la notion de structure de péché: 

" Il existe des pays riches et des pays pauvres, des pays développés et des pays en voie de développement. Sous ces dénominations se cachent des abîmes de pauvreté matérielle et culturelle. Ces faits sont le résultat de structures qui sont surtout (même si elles ne le sont pas uniquement) économiques. Celles-ci empêchent ou rendent difficile à un grand nombre de personnes l'accès et l'utilisation de biens qui leur sont destinés, tout comme aux autres. D'un côté comme de l'autre, on a de plus en plus conscience de cette situation. Le langage chrétien ne peut s'empêcher d'appeler cela des "structures de péché". Car elles sont objectivement contraires à la volonté de Dieu, qui justement veut que tous les hommes puissent participer et participent des biens qu'Il a créés. Ainsi tout le monde pourrait avoir un espace de liberté suffisant dans sa vie, une vie digne pour soi- même et sa famille » . 

On ne peut reprocher à Jean-Paul II de ne pas avoir de continuité dans ses idées! 


Stratégie de culpabilisation contre les ayant-droit.

Il semble bien les adeptes d'une mondialisation sans loi ni foi aient déclenché 'une offensive tous azimuts'
contre leurs détracteurs, désignés sous l'unique appellation d'anti-mondialistes. La stratégie est simple:

1° faire un amalgame de toutes les opinions sous l'unique étiquette d'anti-mondialisation. 
Cela évite d'entendre les vraies questions dans leur diversité.

2° dénigrer les opposants, les accusant de tous les maux de la terre: 

ils font plus de mal que de bien aux "pauvres de la terre"

ils ne connaissent rien à l'économie

ils sont représentatifs d'eux-mêmes et ne représentent rien

ils sont violents et fauteurs de troubles (en oubliant, par exemple,  les connivences des autorités italiennes avec les casseurs)

et, suprême honte, ils seraient les héritiers de Marx.

Septembre 01


Monseigneur Defois est président de la Commission sociale de l’épiscopat de France. 
Suite aux déclarations de plusieurs évêques au printemps dernier,
il était interpellé par des dirigeants et entrepreneurs.
   
Argumentaire:

La mondialisation est un phénomène économique... qui introduit dans les sociétés humaines des conséquences inhumaines et néfastes pour beaucoup d'êtres humains. L'économie est un problème de société et de responsabilité politique, pas seulement un problème de rapports marchands. 

Nous sommes devant une hiérarchie matérialiste pour laquelle délocalisations et licenciements sont des outils ordinaires de gestion d'entreprise. Le croyant ne peut rester indifférent face à de telles questions d'importance mondiale

Lire le texte de Mgr Defois


L'encyclique de Jean-Paul II sur le travail humain a vingt ans.

Publiée à l'occasion du 90e anniversaire de Rerum novarum, cette encyclique, intitulée « Laborem exercens » était avant tout une exhortation adressée à tous les chrétiens. Dans les années 80, au moment où le chômage devenait une préoccupation majeure dans de nombreux pays, elle invitait à l'engagement dans la transformation des systèmes socio-économiques. (On trouve le texte sur le site du Vatican, à partir du pla

n du site).

Vingt ans après, quelle est la portée de cette encyclique ? Dans un monde où la valeur travail est sérieusement contestée, que penser d'un texte qui fait du travail la clé de la question sociale ? La philosophie et la théologie du travail humain développées par Jean-Paul II sont-elles en mesure d'aider à un discernement dans les conditions socio-économiques actuelles ? 

Ces questions ont été abordées lors d'un colloque organisé au Vatican du 12 au 15 septembre dernier.  Au lendemain du 11 septembre, le monde était encore sous l'effroi du drame qui venait de toucher New York. Le silence de Wall Street, en hommage aux victimes, n'était pas que symbolique. Il marquait l'irruption d'une brèche dans les activités humaines qui devait permettre à tout un chacun de s'interroger sur le sérieux de son existence et de son travail.

Le thème du colloque est alors apparu plus actuel que jamais. L'analyse de situations concrètes (les droits des travailleurs, la place des loisirs, le chômage, la formation, la négociation sociale..,) a permis de prendre la mesure des transformations économiques et sociales qui ont affecté le travail au cours des deux dernières décennies puis d'aborder de manière critique la philosophie du travail développée dans l'encyclique. 

Une distinction est faite entre les dimensions objective et subjective du travail. 
Par  dimension objective, le pape désigne le processus de domination par les moyens de la technique. 
Par dimension subjective, il désigne le fait que le sujet du travail est toujours l'homme. Alors que la valeur objective du travail peut être plus ou moins grande, sa valeur subjective doit être estimée à la mesure de la dignité du sujet qui l'exécute. La dimension subjective a donc une prééminence sur la dimension objective. 

Cette distinction, centrale dans le texte de l'encyclique, a cependant été sérieusement discutée au regard des nouvelles conditions objectives du travail. L'utilisation des nouvelles technologies de l’information et de la communication ou encore l'organisation de l'activité en réseau tendent à favoriser une plus grande autonomie des travailleurs. Leur dignité peut en sortir grandie. 

Mais l'homme ne fait pas qu'utiliser des outils techniques mis à sa disposition. Il est aussi façonné par eux, et parfois, mutilé. La technologie est souvent pensée comme le prolongement de l’homme. Mais dans le processus technologique, l'homme n'est bien souvent compris que comme un élément, une pièce dans la chaîne des activités de transformation, non plus un sujet, mais un objet. 

Les évolutions de l' activité humaine nécessitent une meilleure compréhension de l'articulation entre le sujet et l'objet du travail. C'est à cette condition qu’il sera possible d'évaluer d'un point de vue éthique les transformations socio-économiques actuelles. 

La réflexion ne fait que commencer. Les différentes disciplines sont appelées à débattre entre elles et à s'interpeller: philosophie, théologie, sciences sociales, organisation du travail , éthique. Il est aujourd'hui nécessaire et possible d'aborder ces questions de manière ouverte et plurielle. En matière d'éthique sociale, c'est le travail de recherche universitaire en philosophie, théologie et sciences humaines qui s'en trouvera honoré. 

 

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