Présentation succincte des documents officiels 
de l'Église catholique concernant les questions sociales.

Comme dans tout parcours d'histoire, il faut savoir apprécier des textes dans le contexte de leur temps, et non comme s'ils étaient écrits aujourd'hui pour aujourd'hui. C'est à cette condition d'honnêteté intellectuelle première qu'il faut s'astreindre pour entrer dans la compréhension de la pensée et des textes publiés par les papes au cours du dernier siècle, textes souvent écrits dans une langue un peu aride et austère. L'intérêt de cette présentation réside dans la possibilité de mesurer l'évolution de la pensée d'une société religieuse (l'Église catholique), sur une longue durée. 

L'habitude a été prise de désigner les documents pontificaux par les premiers mots du document. C'est ce nom que vous retrouverez dans le cadre ci-contre.

Parmi les documents où se retrouvent les constantes de l'enseignement social catholique et qui en même temps témoignent de son évolution, quelques titres sont particulièrement à retenir. 

1 RERUM NOVARUM (15 mai 1891). La parution de cette encyclique marque un tournant. Léon XIII dénonce les abus du libéralisme et les injustices dont sont victimes les travailleurs. Il rejette d'autre part la solution socialiste, telle qu'il la perçoit, et vante les avantages de la propriété privée. Il préconise la collaboration et non la lutte des classes. L'encyclique prône le droit et le devoir d'intervention de l'État dans la vie économique, avant tout en faveur des défavorisés et des indigents. Léon XIII préconise l'association professionnelle qui regroupe soit patrons et ouvriers, soit ouvriers seuls. Il conclut en rappelant que la première réforme qui s'impose, c'est la restauration des mœurs chrétiennes 

2 QUADRAGESIMO ANNO (15 mai l921). À l'occasion du quarantième anniversaire de Rerum novarum, Pie XI, après avoir rendu hommage à Léon XIII, pousse plus loin l'investigation. Il insiste sur l'aspect social de la propriété privée et les droits des travailleurs. Il reprend à son compte l'affirmation de Léon XIIII à savoir que " le travail manuel est la source unique l'où provient la richesse des nations ", et propose des critères visant à déterminer le juste salaire. Il estime que la restauration de l'ordre social requiert les réformes structurelles (les corporations) et une réforme des mœurs. Tout en dénonçant les abus du capitalisme, il affirme que le système, quoique vicié, n'est pas mauvais en soi. Il reconnaît des mérites au socialisme modéré, mais l'estime néanmoins incompatible avec la foi chrétienne. Il conclut en affirmant qu'une complète rénovation de l'esprit chrétien doit accompagner la restauration sociale tant désirée... .

3 DIVlNI REDEMPTORlS (19 mars 1937). Cette encyclique de Pie XI forme la partie principale d'une trilogie dont les deux autres éléments sont "Non abbiamo bisogno" (29 juin 1931), au sujet de certains comportements du fascisme italien et "Mit brennender Sorge" (14 mars 1937) contre le nazisme. Dirigé contre le communisme athée, Divini Redemptoris est le plus élaboré et le plus connu des trois documents. La prise de position contre le communisme comme pensée philosophique est radicale. "Le communisme est intrinsèquement pervers et l'on ne peut admettre sur aucun terrain la collaboration avec lui de la part de quiconque veut sauver la civilisation chrétienne". En plus de la condamnation du communisme comme doctrine et comme praxis, le document rappelle certaines données de l'enseignement social chrétien sur le rôle de l'État, le juste salaire, les associations professionnelles et le corporatisme. À noter des observations intéressantes sur la pastorale sociale et sur l'attention que les milieux chrétiens doivent accorder aux problèmes sociaux économiques.

4 LA SOLENNITÀ (1er juin l941). Ce radio message de Pie XII, transmis à l'occasion de la Pentecôte, marque le cinquantième anniversaire de Rerum novarum. Il proclame le principe de la destination universelle des biens, posé comme antérieur et supérieur au principe de propriété privée. De là l'insistance sur la justice distributive, sans laquelle le vrai but de l'économie nationale ne peut être atteint. À noter aussi un rappel sur la dignité du travail, les droits des travailleurs et l'urgence de mettre la propriété privée au service de la famille.

5 BENIGNITAS (24 décembre 1944). Radio-message de Pie XII, transmis a l'occasion de la fête de Noël. Pour la première fois dans l'histoire, un document pontifical exprime une préférence marquée pour la démocratie comme forme de gouvernement. " Éduqués par une amère expérience, dit le pape, ils (les peuples) s'opposent avec une répulsion toujours plus grande au monopole d'un pouvoir dictatorial, incontrôlable et intangible. Ils réclament un système de gouvernement qui soit plus compatible avec la dignité et la liberté des citoyens ". En fait, l'Eglise-institution elle-même a été aussi " éduquée par une amère expérience " et regrette sans doute sa demi-collusion avec les fascismes. On s'aperçoit qu'à force d'insister sur le pouvoir qui vient d'en haut, on a négligé le sort des citoyens ordinaires qui vivent en bas. Sur le problème du pouvoir politique et ses dangers, le document de Pie XII reflète une attitude d'esprit nouvelle. La démocratie qui semble avoir la préférence du pape est de caractère élitiste. La distinction entre masse et peuple trahit une certaine méfiance envers les mouvements populaires et les aspirations égalitaires. Mais nonobstant ces réserves, l'option globale et claire et marque un tournant dans la vie de l'Église. 

6 MATER ET MAGISTRA (15 mai 1961). Publiée à l'occasion du soixante-dixième anniversaire de Rerum novarum, cette encyclique de Jean XXIII contient un rappel de points de doctrine déjà exposés dans les documents antérieurs et propose une approche moins traditionnelle et plus ouverte sur les grandes questions socio-économiques. Il est certain, par exemple, qu'en entérinant la distinction entre socialisme et socialisation, le pape ouvrait la voie à une attitude moins rigide à. l'égard des courants socialistes. L'attention portée au problème agricole, au développement du tiers-monde et au problème démographique invite à un élargissement des préoccupations sociales. A noter aussi de brèves considérations sur la rémunération du travail, l'auto- financement, la cogestion, les réformes de structures dans les entreprises et les formes nouvelles de propriété.

 L'unité un peu artificielle de l'encyclique et son mélange de demi-audace et de réserve seraient attribuables, semble-t-il, à un compromis de dernière heure entre les experts, les uns progressistes et les autres conservateurs, qui ont collaboré à la rédaction du document.

7 PACEM IN TERRIS (11 mai 1963). Peu de temps avant sa mort, Jean XXIII a publié cette encyclique qui, plus que la précédente, reflète sa propre vision des problèmes sociaux. De tous les documents pontificaux, c'est sans aucun doute celui qui a reçu l'accueil le plus chaleureux et unanime au sein de l'opinion publique mondiale. Chez les chrétiens catholiques, il a suscité un intérêt mitigé, si on compare cet intérêt par exemple à celui que provoquera plus tard la publication de Humanae vitae. Faisant appel au droit naturel, composante de base de l'anthropologie chrétienne dont s'inspire l'enseignement social catholique, le document  propose un ensemble de normes dont l'application favoriserait l'instauration d'une paix véritable. Il recourt, pour fins de démonstration, au concept des signes des temps, utilisé comme instrument de perception du sens de l'histoire, occasion d'une relecture des valeurs et moyen de percevoir mieux le projet de Dieu à travers l'évolution de l'humanité. À titre d'exemple de signes des temps, signalons: la promotion économique et sociale des travailleurs, la libération de la femme et la libération des peuples colonisés. À noter des considérations fort éclairantes sur les piliers de la paix, le ministère de l'autorité, le refus de la guerre, l'urgence du désarmement, la collaboration entre catholiques et non-catholiques, la mission des organismes internationaux en faveur de la paix, etc. .

8 GAUDIUM ET SPES (7 décembre 1965). La constitution pastorale Gaudium et Spes (l'Église dans le monde de ce temps) est un des documents les plus importants promulgués par Vatican II. Il est le fruit d'efforts laborieux et sa rédaction a donné lieu à de vifs affrontements entre la majorité conciliaire attentive à l'aggiornamento et la minorité traditionaliste. On y trouve un exposé sur la condition humaine dans le monde d'aujourd'hui et des considérations sur la dignité de la personne humaine, la vocation de l'homme dans l'aménagement du monde, le rôle des chrétiens dans le temporel. Au nombre des problèmes déclarés prioritaires, le document mentionne la famille et le mariage, la promotion culturelle des masses, les tâches de développement, la réorganisation de la vie sociale et la participation à la vie politique. En finale, il est question de paix et de coopération internationale. 

Optimisme, volonté d'incarnation et d'engagement, solidarité avec tous les hommes de bonne volonté, attention au Royaume de Dieu qui se construit ici-bas à travers l'histoire: tels sont les traits caractéristiques de ce grand document ecclésial.

9. POPULORUM PROGRESSION  (26 mars 1967) Jean XXIII avait abordé brièvement les problèmes du tiers-monde dans Mater et Magistra. " La question sociale est devenue mondiale ", déclare Paul VI à qui revient le mérite, dans Populorum Progressio, d'élargir les frontières de la problématique sociale, continuant ainsi l'ouverture esquissée dans Gaudium et Spes. Il importe de souligner que cette encyclique entérinait les efforts et les travaux de nombreuses équipes de militants où L. J. Lebret a joué un rôle d'éclaireur et de leader. Le thème du développement intégral et solidaire (tout l'homme et tous les hommes) constitue l'idée maîtresse du document. Certains passages ont donné lieu à des débats qui ne sont pas encore clos, par exemple celui sur la distinction entre réformisme et révolution, ou encore celui sur l'inaptitude du libéralisme économique à résoudre le problème du sous-développement. 

La parution de cette encyclique a stimulé la réflexion chrétienne au sujet des problèmes de développement, de libération et quant à l'urgence d'une transformation radicale des structures socio-économiques. De nos jours, les prises de position de Populorum Progressio peuvent paraître dépassées. Mais cet apparent décalage n'enlève rien à l'importance historique du document. C'est "l'encyclique de la Résurrection", disait François Perroux, qui ajoutait: " La lettre encyclique que nous saluons est l'un des plus grands textes de l'histoire humaine; il rayonne d'une sorte d'évidence rationnelle, morale et religieuse." 

10 OCTOGESlMA ADVENIENS (14 mai !971). Ce document a été publié à l'occasion du quatre-vingtième anniversaire de la parution de Rerum novarum. Il prend la forme d'une lettre adressée par Paul VI au cardinal Maurice Roy, président de la Commission pontificale Justice et Paix. L'exposé procède moins par voie de directives précises que par l'énoncé de suggestions. On cherche plus à orienter la réflexion et la recherche personnelles qu'à proposer des solutions déjà trouvées. Par exemple, au lieu d'imposer a priori un modèle de pensée et un comportement face au marxisme et au socialisme, on tient compte de l'expérience des militants chrétiens et on suggère une attitude où interviennent à la fois l'esprit d'accueil et le sens critique. Une caractéristique dominante du document est l'encouragement donné à l'engagement politique. On insiste particulièrement sur la dimension spirituelle que peut revêtir un tel engagement. A souligner aussi d'autres thèmes d'actualité: idéologies et liberté humaine, discernement chrétien, renaissance des utopies, interrogation des sciences humaines, ambiguïté du progrès.

11 LABOREM EXERCENS (14 septembre 1981). Publiée à l'occasion du 90ème anniversaire de Rerum novarum, l'encyclique de Jean-Paul II sur le travail s'inscrit dans la continuité de l'enseignement officiel, mais introduit une démarche et un style nouveaux. L'expérience pastorale de l'auteur l'a rendu familier avec le monde du travail dans les régimes socialistes. D'autre part, il connaît bien  la situation des travailleurs dans les pays d'économie libérale. Au-delà des confrontations idéologiques et politiques, il a choisi de privilégier les personnes elles-mêmes, c'est-à-dire les travailleurs, leur dignité, la valeur à la fois humaine, spirituelle et économique de leur apport à la vie des familles et des nations. Pour lui, " le travail est une clé, et probablement la clé essentielle de toute la question sociale ". Cette encyclique prestigieuse illustre remarquablement bien comment l'anthropologie chrétienne peut aider à mieux cerner et interpréter les réalités socio-économiques qui nous confrontent. 

12 SOLLICITUDO REI SOCIALIS (30 décembre 1987). Datée officiellement de décembre 1987, quoique rendue publique seulement en février 1988, ce magistral document souligne le vingtième anniversaire de la parution de Populorum progressio. Reprenant le thème de Paul VI : " la question sociale est devenue mondiale ", Jean-Paul II explicite la formule en deux directions: 
1) tous les problèmes sont interreliés, toutes les problématiques sociales sont apparentées ; 
2) toutes les consciences sont interpellées et chacun doit se sentir concerné par la question du développement intégral et solidaire des peuples. En déclarant que la question sociale a acquis une dimension mondiale, l'encyclique de Paul VI se propose avant tout de signaler un fait d'ordre moral, qui a son fondement dans l'analyse objective de la réalité. Selon les paroles mêmes de l'encyclique, " chacun doit prendre conscience de ce fait, précisément parce que cela touche directement la conscience, qui est la source des décisions morales " (n° 9). 

Les deux décennies qui vont de Paul VI à aujourd'hui témoignent de certains succès dans le domaine du développement, mais globalement il faut avouer que l'entreprise se solde par un échec. La cause première de cet échec, dit Jean-Paul II, est d'ordre moral. On est parti d'une définition étriquée du développement pour ensuite se fourvoyer dans l'économisme, escamotant les balises fondamentales que sont la liberté (incluant la liberté religieuse), la justice distributive, le devoir de solidarité, la dimension spirituelle de la personne. Ce que l'on décèle, quand on fait le diagnostic du sous-développement, c'est l'impact d'un mal moral, résultant de nombreux péchés qui produisent des " structures de péché ". S'imposent donc de nouvelles attitudes, avant tout une forme de conversion qui conduira à promouvoir un ensemble de valeurs humaines et morales, indispensables à l'instauration des réformes et des changements qui traceront la voie à une authentique libération des peuples. 

Outre l'insistance sur la dimension morale, l'apport majeur de Sollicitudo rei socialis aura été d'interrelier la réflexion qui porte sur la problématique sociale d'ici et celle qui concerne les pays du tiers-monde et le devoir de coopération internationale.

13 CENTESIMUS ANNUS de Jean-Paul II (ler mai 1991) propose une relecture, fort éclairante, de Rerum novarum à la lumière de l'histoire, plus particulièrement de la conjoncture présente. Il est intéressant de noter à cet égard qu'un chapitre du document porte comme titre L'année 1989

L'histoire, nous dit le pape, a confirmé la validité des jugements portés par Léon XIII sur le libéralisme, le socialisme (avant tout ce qui s'appellera plus tard le marxisme-léninisme), la propriété privée, les droits des travailleurs, le juste salaire, le devoir d'intervention de l'État en matière sociale, etc. Parmi les " choses nouvelles " dont nous sommes témoins, la plus spectaculaire est sans doute la faillite des régimes marxistes. ]ean-Paul II, porte un jugement pondéré sur cet échec, s'employant surtout à diagnostiquer les vices conceptuels du système et ses failles morales. En revanche, il insiste sur le danger qu'il y aurait de conclure que le capitalisme libéral constitue désormais la voie d'avenir. 

Si on parle de l'initiative privée, de la responsabilité de l'entreprise considérée comme une "société de personnes", d'accord. "Mais si par "capitalisme" on entend un système où la liberté dans le domaine économique n'est pas encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale et la considère comme une dimension particulière de cette dernière, dont l'axe est d'ordre éthique et religieux, alors la réponse est nettement négative. " (n° 42). Les "hommes de bonne volonté" auxquels s'adresse Jean-Paul II sont placés devant un monde marxiste en déclin et un appareil capitaliste capable de performances sectorielles, mais inapte à réaliser une croissance humaine marquée au coin de la justice et de la solidarité. 

Ce qu'on lit dans Centesimus annus sur la fonction sociale de la propriété, la finalité éthique de l'activité économique et le devoir de solidarité, actualise la vision sociale proposée par Léon XIII et offre des amorces de solution face à la nouvelle problématique qui prend forme à l'aube du XXIème siècle.